par Jacques Gonzalès

Maisonneuve & larose-Hémisphères

 

2023

146 pages

Tarif indicatif de 18 €

 

Qui aujourd’hui connaît Selman Waksman (1888-1973) ? Pourtant, n’a-t-il pas reçu le Prix Nobel de médecine en 1952 pour la découverte de la streptomycine, le premier antibiotique efficace contre la tuberculose ? Ingrate postérité ! Cet oublié du grand public fait partie des quelques rares ‘’bien-faiteurs de l’humanité’’, ceux que l’on peut vanter d’avoir sauvé des millions de vies humaines, aux côtés notamment d’Edward Jenner, de Louis Pasteur ou d’Alexander Fleming, le découvreur de la pénicilline. Le livre de Jacques Gonzales, Professeur honoraire de l’université Pierre et Marie Curie, tend à réparer cette injustice en lui consacrant une biographie passionnante.
La tuberculose est un fléau millénaire déjà mentionné sur des tablettes d’argile de Mésopotamie, atteignant les poumons, parfois les méninges, les os ou les reins. Cette ‘’consomption’’ ou ‘’phtisie’’ décimait au long des siècles des populations jeunes et des enfants en bas âge. Pas de traitement, sinon le grand air des sanatoriums, les régimes hypercaloriques, les pneumothorax ou la chirurgie ! Sans succès. La cause ? On a longtemps cru en l’hérédité ou au spleen qui donne des fièvres de l’âme. Un premier pas dans la connaissance de la maladie est franchi en 1865 quand Jean-Antoine Villemin réussit à transmettre expérimentalement la maladie par des tubercules pulmonaires, étape précédant l’identification du germe responsable, Mycobacterium tuberculosis, par Robert Koch en 1882. Jacques Gonzales nous rappelle le parcours exemplaire et l’ascension de cet immigré juif, découvreur de la streptomycine, premier antibiotique efficace contre la tuberculose. Imaginez Selman Waksman, né en 1888 dans le village de Nova Pryluka en Ukraine, fuyant les persécutions antisémites et débarquant en 1910 avec un ami d’enfance à Philadelphie. Il a 22 ans, baccalauréat russe en poche, mais sans un sou et sans parler l’anglais ! Accueilli par des cousins, il part en voiture à cheval pour leur ferme dans le New Jersey. Selman sera heureux d’y travailler et d’apprendre l’anglais. Le voilà entreprenant des études d’agriculture à l’université Rutgers à New Brunswick (New Jersey), où il soutient sa thèse de PhD en 1915. Il est alors embauché comme chercheur à Rutgers et y fera toute sa carrière jusqu’à sa retraite en 1958. Sa passion : les bactéries de la terre, un domaine peu exploré à cette époque. Ce battant s’intéresse aux interactions entre les micro-organismes constituant les écosystèmes du sol. Il s’intéressera plus particulièrement aux actinomycètes, une espèce bactérienne qui lui permettra d’accéder à une gloire mondiale. Jusqu’en 1939, il publia de très nombreux articles sur les bactéries de la terre et leur importance pour la fertilisation des sols.
La découverte de la pénicilline par Alexander Fleming en 1929 à partir d’un champignon, puis celle des sulfamides par Gerhard Domagk à partir des colorants, avaient suscité de grands espoirs pour l’utilisation des antibiotiques contre les maladies infectieuses, cause majeure de mortalité. En 1938, le groupe d’Oxford avec Howard Florey et Ernst Chain développe une recherche qui aboutit rapidement à l’utilisation clinique de la pénicilline avec des succès retentissants à partir de 1940. L’idée que des bactéries du sol puissent produire des antibiotiques a été développée quelques années auparavant par René Dubos, un ingénieur agronome français qui a fait sa thèse de 1924 à 1927 sous la direction de Waksman. Dubos a développé un programme de recherche d’anti-biotiques à partir des micro-organismes du sol. L’approche est totalement originale à l’époque. Au bout de deux années, il identifie une souche de Bacillus brevis produisant la « gramicidine » ou « tyrothricine ». Malheureusement, cette substance se révèle très toxique chez l’animal. En 1939, Dubos présente ses résultats à un Congrès international de microbiologie, auquel assistent Fleming et Waksman. Ce dernier est impressionné par la conférence de son ancien élève et décide à 52 ans de réorienter toutes ses recherches. Il met sur pied un imposant programme de « criblage » systématique des microbes du sol pour la production d’antibiotiques. Il découvre rapidement plusieurs antibiotiques, notamment la streptothricine avec Boyd Woodruff, molécule aussi trop toxique. Il est convaincu que le sol contient des « diamants » pour la recherche.
En 1943, Waksman recrute un jeune doctorant de 23 ans, Albert Schatz (1920-2005) qu’il oriente vers la recherche d’antibiotiques anti-tuberculeux à partir des souches d’actinomycètes qu’il collectionne depuis 1915. Sous son égide, Schatz travaille jour et nuit. En octobre 1943, les deux chercheurs découvrent la streptomycine, un antibiotique actif sur de très nombreuses bactéries, y compris sur le bacille de la tuberculose. L’article princeps sera publié en janvier 1945. Ce sera aussi le sujet de sa thèse passée cette année-là. En avril 1944, Schatz produit dix grammes de streptomycine brute destinés à traiter des cobayes contaminés par le bacille : tous guérissent, preuve de l’efficacité in vivo de la streptomycine ! La voie est ouverte aux essais cliniques chez l’homme. L’antibiotique est produit par les laboratoires Merck qui le diffusera. À peine un an après, on confirme son efficacité chez les patients tuberculeux, notamment sur la méningite tuberculeuse qui à l’époque est considérée comme un arrêt de mort. Pour la première fois, on détenait un médicament efficace contre la tuberculose. De nombreux autres antibiotiques efficaces sur cette maladie seront par la suite découverts par des équipes du monde entier.
La découverte de la streptomycine vaudra à Waksman le prix Nobel en 1952, oubliant la contribution majeure de l’étudiant Albert Schatz, premier auteur de l’article de 1945. Le laboratoire de Rutgers découvrira près de 400 antibiotiques à partir des cultures d’actinomycètes, dont 18 ont été commercialisés. Waksman, couvert d’honneurs, achèvera sa vie en 1973.
Cette biographie se termine par un hommage au professeur Robert Debré et son assistant Henri-Édouard Brissaud qui ont mis au point en France le traitement de la méningite tuberculeuse par la streptomycine à partir de 1947 à l’Hôpital des enfants malades. En effet, l’auteur Jacques Gonzales, enfant, y fut hospitalisé dans le coma au pavillon Grancher, et fut l’un des tout premiers patients en France guéris par la streptomycine d’une méningite tuberculeuse. Début 1948, Robert Debré a déjà traité avec succès 46 enfants. On comprend la reconnaissance de l’auteur envers Selman Waksman !
Ce livre très bien illustré est le récit passionnant de la vie d’un émigrant ukrainien devenu un éminent chercheur aux États-Unis, avec un émouvant témoignage de l’expérience personnelle de Jacques Gonzales pendant son enfance et ses souvenirs des premiers enfants comme lui miraculeusement guéris par la streptomycine.

Patrick Berche,
Professeur émérite à l’Université Paris Cité